Elodie Coudray, illustratrice de livres pour enfants, a eu l'extrême
gentillesse de répondre à quelques questions au sujet de l'album "Le Jardin de
Tonio".
- Comment est né ce projet ? Connaissiez-vous déjà Dorothé
Piatek personnellement ou est-ce elle qui a pensé à vous pour illustrer son
texte ?
E.C. : J'ai rencontré Dorothée Piatek en 2006, année où elle m'a offert
d'illustrer le texte du "Prince au Grands Pieds" (paru l'année suivante aux Ed.
Petit à Petit). L'année dernière, en rentrant du Festival de Rouen, Dorothée
m'avait fait l'amitié de me laisser lire le texte d'un futur album ("Le vieux
qui avait un grain dans la tête"), et elle y avait joint l'histoire de Tonio,
"comme ça, pour avoir mon avis"... J'avais été extrèmement émue par ce texte,
je le trouvais fort et tout simplement très beau... La belle surprise fut
d'apprendre que Dorothée et Olivier Petit (éditeur des Editions Petit à Petit)
avaient pensé à moi pour l'illustrer...
- Comment s’est passée votre collaboration ? Est-ce une vision
totalement personnelle de l’univers de Tonio ou bien est-ce une représentation
commune à l’auteur et à vous ?
J'avoue que dans un premier temps, je m'empare du texte de l'auteur sans
trop lui demander son avis: j'ai besoin de m'approprier le texte dans son
ensemble et durant les semaines ou même les mois qui me sont nécessaires à
faire émerger les personnages et leur univers, je ne montre pas forcément grand
chose à l'auteur... J'essaie de ne pas répéter le texte mais de lui apporter un
autre niveau de lecture, d'y faire éventuellement la place à une petite
histoire parallèle. Quand je commence à saisir les personnages principaux,
j'organise une "rencontre" avec l'auteur sous forme de croquis poussés au
crayon ou à la peinture; par chance, ma vision des personnages n'a jusqu'à
présent pas heurté leur parent de plume... (sourire) Souvent, tant que je ne
suis pas arrivée à ce que je veux, je préfère ne rien montrer, mais j'essaie
d'expliquer là où je veux aller et malgré cette phase de travail en solitaire,
l'esprit de l'album se discute bien sûre avec l'auteur. Par exemple, pour "Le
Jardin de Tonio", je "voyais" beaucoup de blanc (du papier)... C'était
important de mon point de vue, du fait que ce récit était comme une
réminiscence, comme on aurait écouté un ami nous rapporter un fait de son
enfance: des images apparaissent alors et laissent d’avantage la place au
ressenti et à l’imagination qu’à la précision des lieux ou des objets... C’est
d'ailleurs un album sans prouesse technique, où l’illustration se couche
derrière le texte. Je veux dire par là qu’en tant qu’illustratrice, je ne me
suis pas attachée à "bien dessiner"; les proportions, les mains ou tout autre
détail peuvent être approximatifs, ce n’était pas ma priorité. Avant toute
chose, je voulais faire ressortir l’amour qui émane de cette tranche de vie,
donner à sentir la tendresse, la chaleur qui réunit les êtres, quelque soit
leur âge ou leur milieu… Nous ne voulions pas un fini "léché", mais des traits
plus ouverts que dans "Le Prince aux Grands Pieds", que les traits de
construction restent parfois apparents, que la couleur et les ombres
vibrent…
Lorsqu'un duo auteur/illustrateur monte un projet ensemble, c'est un peu
différent de la collaboration plus habituelle où l'illustrateur travaille avec
le directeur artistique d'une maison d'édition, souvent sans rencontrer
l'auteur, celui-ci découvrant parfois le livre à sa sortie en librairie...
Etant dans le premier cas, Dorothée connaît mon univers et le terrain est
relativement propice à la confiance quant à ce que je ferai de ses mots; on
peut dire qu'elle me laisse le champs libre... Dans les images du "Jardin de
Tonio", la vision de son univers m'est propre, mais elle est passée au crible
des mots de Dorothée, alors il y a forcément de nous deux dans ces
dessins...
- Quels sont les différentes étapes de votre travail dans la création
d’un album ?
Je lis d'abord plusieurs fois le texte... Dans la marge ou au dos des
feuillets, je commence à croquer quelques minuscules images qui me viennent
spontanément, parfois évoquées par une seule phrase. Après avoir laisser mon
esprit errer quelques temps, je reprends le texte pour effectuer un premier
découpage, afin d'asseoir la pagination de l'album. Je peux respecter le
découpage initial de l'auteur, et ses paragraphes, mais si cela n'abîme pas le
texte je pousse quelques phrases un peu plus avant ou plus après _j'y
reviendrai d'ailleurs plusieurs fois, et soumettrai mon découpage final au
consentement de l'auteur puis de l'éditeur... Parmi mes premiers croquis
spontanés, je regarde quelles images me font toujours envie, et je les place en
priorité sous forme de vignettes représentant les pages du livre (chemin de
fer) sur une feuille A4 pour avoir une vue d'ensemble rapide... Je poursuis
alors le crayonné, les images manquantes, j'affine les détails, je me
documente, je commence parfois des recherches couleur... J'essaie d'être
attentive au rythme de l'album, à l'ordre de succession des plans (éloignés,
rapprochés, frontaux, etc...) Il arrive souvent que certaines pages soient plus
faibles d'autres; il faudra alors y accorder d'avantage d'importance, changer
totalement l'angle de vue peut-être?... Quand j'ai dégrossi l'ensemble et que
je tiens la plupart de mes planches au crayonné, je les envoie à l'auteur pour
recueillir son avis. Une fois le découpage et le crayonné aboutis et validés
par l'éditeur, je passe à la mise en couleur. En général, je commence par la
couverture. Celle-ci et 3-4 premières planches seront rendues 2 à 3 mois plus
tôt car elles serviront de support aux représentants commerciaux de la maison
d'édition...
- Vous dites que « Le Jardin de Tonio » vous tient
particulièrement à cœur. Avez-vous un attachement particulier aux jardins
ouvriers que vous avez su représenter comme de véritables havres de paix
?
Tout ce qui semble un tant soit peu fragile me touche... Ces jardins
ouvriers faits de bric et de broc, leurs gros choux éclos entre deux fils
tordus et une plaque rouillée peuvent être porteurs d'une douce poésie...
Au-delà du paysage qu'ils offrent ou que l'on imagine, vous remarquerez que
même s'ils sont aménagés à partir de matériaux de récupération, ils sont
parfaitement entretenus, parfois tirés au cordeau, et puis j'aime l'idée de ces
jardins où rien ne se perd... Ces jardins ouvriers disparaissent mais dans les
grandes villes ont voit réapparaître ce que l'on nomme aujourd'hui des "jardins
familiaux". Cela tient à des initiatives politiques et sociales: ramener de la
verdure au coeur des villes, apprendre aux enfants ce qu'est une fleur ou un
légume, leur apprendre comment ça pousse, à en prendre soin... Et puis plus
bêtement, avoir un jardin, cela permet de se nourrir et à l'heure où on nous
bassine sur le prix des fruits et des légumes, le "bien-manger" et la crise,
c'est aussi une réalité économique...
- Le monde extérieur est presque inexistant de vos illustrations
jusqu’à l’arrivée de ce diabolique supermarché. On retrouve néanmoins une
affiche, près du hall d’entrée de l’immeuble, annonçant une session de slam. Je
vous sais illustratrice, mais peut-être écrivez-vous aussi ?
C'est vrai, je n'ai quasiment pas représenté la cité où vivent Tonio, Frida
et les enfants!... Pour être honnête, je ne ressentais pas vraiment de plaisir
à l'idée de dessiner des immeubles, mais j'essayais aussi de me souvenir ce que
c'était que d'habiter entouré de bâtiments pas particulièrement attrayants: ça
ne donne pas toujours envie de regarder dehors, alors on met des rideaux
colorés à ses fenêtres, des fleurs si on a un bout de balcon... C'est bien sûre
une vision personnelle, et mes personnages se créent leurs jardins intérieurs,
ils nourrissent le jardin et l'appartement de Tonio de leurs rires, de leur
gaieté et de leur agitation... La vue plongeante sur le supermarché ou
l'affiche sont des clins d'oeil à mon ancien quartier parisien _j'habitais
Belleville, un quartier vivant avec beaucoup de gens aux fenêtres... (sourire)
Et non, je n'écris pas. Pour l'instant, je me pose avec plaisir sur les mots
des autres...
- Enfin, je serais curieuse de connaître les illustrateurs qui vous
inspirent particulièrement.
Depuis l'enfance, j'ai toujours eu beaucoup de plaisir devant des
illustrations très détaillées, comme celles du suédois Carl Larsson ou de
l'américain Winsor McCay, le créateur de Little Nemo. J'aimais aussi les
illustrations de Lisbeth Zwerger, appréciant par la suite la façon dont elle
mène ses plans à une certaine abstraction, tout comme Rébecca Dautremer
d'ailleurs, dont j'apprécie ainsi la force des cadrages. J'aime aussi les
illustrations de Tardi, Juanjo Guarnido, la fausse simplicité de Sempé, Marc
Boutavant, l'onirisme des illustrations d'Elodie Nouhen... J'en oublie
forcément, car les illustrateurs, entre autres, sont des "bouffeurs" d'images
mais mes goûts et mes envies me poussent vers divers horizons et
émerveillements: Gustav Klimt, Egon Schiele, les Nabis, Charles Rennie
Mackintosh, les créations textiles Liberty, les monstres marins, les films
d'Emir Kusturica et de Caro et Jeunet, les sculptures des Lalanne, de Barry
Flanagan ou de Patrick Dougherty, les machines de François Delarozière...
Je tiens à remercier chaleureusement Elodie Coudray pour ses réponses
passionnantes et vous conseille d'aller visiter son propre blog où vous pourrez continuer à
découvrir son univers.