Il y a quelques temps, j'avais présenté l'album Le Vieux qui avait un grain dans la tête. Aujourd'hui j'ai l'honneur de vous proposer un interview de Julien Tixier, l'illustrateur de ce très bel album.
- Les informations vous concernant étant plutôt rares, je serais tentée, pour commencer, de vous demander de vous présenter en quelques mots.
Je viens d’avoir 26 ans et je suis illustrateur en freelance depuis 2004, et pas uniquement illustrateur jeunesse. Le terme « illustrateur jeunesse » me paraît restrictif et je ne sais pas trop ce qu’il signifie. J’illustre des textes qui me correspondent, sans chercher si les dessins que je dois faire s’adressent aux huit ans, neufs ans ou bien vingt, trois mois et quelques jours. Une telle classification appauvrit considérablement l’édition actuelle en la formatant. Cela voudrait dire qu’un illustrateur jeunesse ne saurait pas dessiner des textes adultes ou inversement. Je pense qu’un illustrateur doit savoir dessiner toute sorte de textes en gardant son identité. C’est là que se situe le défi. Effectivement on a forcément des affinités avec certains univers, mais un tel confinement me paraît assez peu valorisant. Pour ma part, mes dessins édités ne sont qu’une très petite partie de l’ensemble de mes illustrations. Celles qui ont lancé ma carrière portaient d’ailleurs sur les œuvres de Ionesco et de Gogol. Le problème, c’est qu’actuellement l’édition française ne publie plus ce genre de textes dits « adultes ».
- Le vieux qui avait un grain dans la tête est apparemment le premier album que vous avez illustré, comment est né ce projet ?
C’est bien le premier effectivement. J’essaie que tous mes travaux édités aient un lien, une direction artistique commune, tant d’un point de vue graphique que narratif et de l’idée véhiculée. Je ne dessine pas juste pour dessiner. Le dessin pur ne m’intéresse pas ou si peu. Ce sont les thèmes que je peux aborder par le biais de celui-ci qui sont intéressants et qui vont participer peu à peu à une identité artistique propre. Il y a un grand travail de réflexion dans le choix de mes thèmes. Je veux que mes travaux soient reliés par un fil directeur. C’est pourquoi il m’arrive de refuser des projets. Olivier Petit, directeur des Editions Petit à petit, m’avait déjà demandé de faire des albums pour lui sans que je donne suite et puis au Salon de Montreuil 2007, je l’ai croisé avec Dorothée Piatek. Il m’a à nouveau proposé de travailler ensemble, m’a adressé le texte, et j’ai accepté car rapidement j’ai vu comment j’allais pouvoir le faire épouser mon univers.
- Comment avez-vous abordé le travail d’illustration du texte de Dorothée Piatek ? L’image du vieil homme s’est-elle aussitôt imposée à vous ?
Le vieux a été trouvé très rapidement. Il m’a fallu exactement deux croquis et c’était bon. Je l’ai de suite imaginé barbu à la démarche sympathique mais avec surtout de la dignité. Sinon globalement, pour tout le travail d’illustration, je voulais quelque chose de très peinture et d’assez enlevé mais en allant encore plus loin que ce que je faisais avant. La difficulté importante a été de trouver des cadrages différents alors que l’histoire se déroule dans un espace restreint : un canal. Il fallait les renouveler à chaque fois tout en donnant à chacun une force narrative.
- Au milieu de l’album vous représentez des instruments de musiques fabuleux : le vibrabois, le tricintre, le corpouette… Qui est à l’origine de ces idées ?
Dorothée pour la totalité, à part le tricintre. Il en fallait un pour boucher un trou dans la composition alors je l’ai improvisé. Pour le reste, c’est Dorothée qui m’avait envoyé des photos et plein de petits croquis. J’ai n’avais plus qu’à piocher. Cela m’a fait gagner un temps précieux.
- Quel instrument auriez-vous emporté si vous aviez été l’un des enfants de l’histoire ?
Là, je ne peux vraiment pas vous répondre. Probablement celui qui fait le plus de bruit. Mais il faudrait que je les teste, car je ne suis pas convaincu qu’il sorte un quelconque son de tous les instruments !
- Pour le vieux qui avait un grain dans la tête, vous utilisez l’acrylique. Utilisez-vous volontiers d’autres techniques ?
Pour des illustrations peinture, l’acrylique est ma technique favorite. Je n’aime pas la gouache. L’huile est aussi sympa que l’acrylique et presque similaire dans l’approche mais plus contraignante en raison principalement du temps de séchage. D’une manière générale, je réserve l’huile lorsque je fais des toiles.
Sinon, lorsque je travaille pour des illustrations personnelles ou en vue d’autres projets je peux aussi très bien utiliser d’autres techniques : crayon, stylo, et photoshop. Ca me permet d’aborder différemment les choses et d’explorer de nouvelles voies.
- Quelques recherches sur Internet m’ont permis de découvrir que vous aviez également réalisé les couvertures de plusieurs romans pour la jeunesse. Comment se passe ce type de travail ? Etes-vous libre de choisir le thème de l’illustration ou vous demande-t-on un travail bien précis dès le départ ?
J’ai la chance d’avoir réalisé ces couvertures pour les Editions Bayard et d’avoir travaillé avec une super directrice artistique. C’est-à-dire quelqu’un qui fait confiance à l’illustrateur, en ne le prenant pas comme un simple exécutant à qui on dirait « je voudrais un ciel gris, avec trois personnages au premier plan qui font du tricot… ». Si elle fait appel à tel illustrateur et pas à un autre, c’est pour que justement sa personnalité ressorte. C’est comme dans un restaurant : le client choisit parmi une carte, mais il n’a pas le culot d’imposer au chef ses propres plats. Mais certains directeurs artistiques l’ont. Et ça ne surprend presque personne. Moi toujours. Donc je propose librement deux ou trois pistes. Un choix est fait ensuite par l’éditeur, choix qui rejoint généralement le mien, puis je modifie et améliore deux ou trois points et je réalise la couverture.
- Avez-vous d’autres projets liés à la littérature de jeunesse ? ou à d’autres domaines ?
Dans l’édition j’ai des projets personnels en cours mais rien de définitif. J’ai toujours aimé écrire et donc j’ai deux ou trois textes sous le coude mais qui doivent mûrir et dont je dois définir comment les illustrer et sous quelle forme. Illustration pour certains, BD pour d’autres ? Mais il y a aussi plein d’autres domaines comme l’animation par exemple qui pourrait me tenter. Tout avance pas à pas. Peut-être qu’aucun ne verra le jour, mais aucun ne se perd réellement. On rebondit sur l’un pour en créer un nouveau. Je suis aussi intervenant dans l’enseignement supérieur pour des étudiants qui ont presque mon âge. C’est une chouette expérience. Vraiment. On apprend beaucoup et on progresse plus vite.
- Quel est l’album de votre enfance qui vous a le plus marqué ?
Je n’ai pas beaucoup lu étant enfant et je ne me souviens pas beaucoup d’albums en particulier. Je suis venu au dessin très tard vers l’âge de 16 ou 17 ans. J’ai par contre lu beaucoup de BD. Mais là aussi j’étais très sélectif. Je préférais les univers un peu sombres, allumés, exacerbés comme ceux de Loisel, Tardi, Bilal ou Yslaire. Pour moi Sambre de Yslaire est la référence. Quand la bd sort de son cadre ludique comme simple produit de divertissement pour adolescent et devient un art, elle devient Sambre.
- Y a-t-il une question à laquelle vous auriez aimé répondre et que je ne vous ai pas posée ?
J’aimerai surtout poser une question à beaucoup d’éditeurs : accepteraient-ils de travailler pour les sommes qu’ils proposent ? Je ne veux pas casser l’ambiance mais c’est un problème qu’un jour il faudra résoudre. Parce qu’il est déjà posé depuis longtemps. Je ne tiens pas à passer pour un aigri de l'édition (car je n'ai pas à l'être) et à mes yeux ce n'est pas justement le problème de l'argent qui est important. Car quand on choisit ce métier, on sait que c'est un métier d'incertitudes ou de chance, donc il serait inutile de pleurer sur des revenus variables. Non, je tente de mettre le doigt sur un problème de respect de l'illustrateur et donc de respect de l'art et de la création en général qui n'a plus beaucoup sa place dans l'édition actuelle (à part certains éditeurs dont j'ai déjà parlé, et il y en a d'autres malheureusement peu nombreux). La façon de rémunérer est un exemple de ce non respect. Il faut savoir que pour un album nous sommes payés avec des droits d'auteur. Nous recevons un première somme sous forme d'avance sur droits (qui vont de 1500 à 3000 euros environ) avec environ 4% de droits d'auteurs que nous touchons après avoir "rembourser" cette avance sur droits. Dans ces cas, cela va encore: à nous de faire un hit pour vivre. Mais bien souvent les droits d'auteurs sont de 1,5 ou 2%. Ce qui fait que dans de nombreux cas, il faut vendre 6000, 20000 voire 30000 albums pour toucher des droits alors qu'en même temps l'éditeur nous prévient qu'il ne sera tiré que 2000 (ça arrive) ou 4000 exemplaires maximum (ce qui est déjà beaucoup). Donc il est impossible d'être rémunéré, à part les 2000 euros de départ pour 3 à 4 mois de travail.
''
C'est cela que j'appelle un non respect.''
Autre exemple croustillant mais courant: j'étais en dédicace au dernier salon de Montreuil. J'avais donc un badge marqué illustrateur. Je me promène entre les stands et je m'arrête devant celui d'une grosse maison pour regarder leur catalogue. On me tombe dessus et on me dit (alors que je n'ai rien demandé!!!), que l'on ne reçoit pas les illustrateurs. Il y actuellement un énorme mépris de la part des éditeurs.
Le problème, c'est qu'aucun secteur ne respectant et ne nourrissant pas ces acteurs ne peut tenir à terme. Et c'est la qualité qui en est la première victime.
Je remercie infiniment Julien Tixier pour d'avoir joué le jeu de l'interview et de nous avoir apporté son témoignage sur le métier d'illustrateur. J'espère que nous aurons très bientôt l'occasion de découvrir la suite de son travail !